Un écran de fumées déambule dans nos vies, nous suit, nous guide, nous attire, nous repousse. Aux croisements de nos envies, de nos valeurs, de nos luttes, de nos convictions, nos addictions, nos perditions. Il nous fascine, nous obsède, nous fait sourire. Il nous intoxique, nous fait courir, tousser, pleurer, morver. Il nous invite, nous accueille, nous émerveille tout en nous repoussant, nous rejetant. Il nous rassemble comme il nous disperse. Nous y entrons ou en sortons main dans la main, coudes à coudes, s’agrippant à la capuche des uns dans une foule chancelante, s’accrochant aux mains des autres dans une foule dansante.

Comme une impression de flou, de brouillard, une vague parasitée plus ou moins chaude et rapide. Elle passe encore, presque tous les jours, dans le calme ou dans la tempête, nous pousse ou nous éjecte. Sortir d’un nuage pour entrer dans un autre, plus chaud, plus bruyant, moins lumineux, autrement joyeux. Des fumées aux courbes psychédéliques, aux couleurs chaudes, d’une grisaille angoissante, d’une odeur aguicheuse, affreuse, qui nous appâte ou nous attaque. Elles se croisent, se mélangent et semblent suivre – si ce n’est créer – le fil conducteur de nos vies. Elles nous font prendre différentes directions, elles nous font fuir des ruelles ou nous emmènent dans d’autres mondes. Si diffuses mais pourtant si présentes.

Ça commence par la brise alléchante de légumes marinés sur une grille improbable, posée sur des pierres soigneusement disposées en cercle, au milieu d’un terrain au fond du Diois. Un joyeux barbecue avait regroupé une troupe de belles personnes. Les plus affamé.e.s avaient pris les premières places, assis.es sur le sol ou sur un vieux transat usé. Courgettes, aubergines, poivrons rouges trempés dans une marinade d’huile aux herbes, ail et citron, faite à l’improviste avec les moyens du bord quelques heures plus tôt, quand le soleil brûlait encore même à la fin du mois de septembre. Du vin, aussi. Des champignons fourrés au tartare. Des rires quand il fallait croquer dedans alors qu’ils se tenaient seulement en équilibre au bout d’une cuillère toute aussi improbable que la grille. Le tout visité par une épaisse fumée odorante qui passait, selon l’humeur du vent, sur nos visages. Nos jambes arrivaient même à nous soulever quelques instants pour l’éviter quand elle avait décidé de prolonger sa visite. Et puis le temps était passé et, des idées – plus ou moins sages – en entraînant d’autres, la fumée devint l’actrice principale du film de notre nuit. Transpercée par l’ambiance disco-punk-acoustique que créaient les lumières, la musique et l’hilarité générale. Elle nous maintenait dans cette ambiance en nous montrant toutes ses courbes et ses nuances. Elle embellissait chaque visage, contrastait toutes les ombres et épousait les lumières – dans une bulle de nuit noire qui enfermait la troupe de belles personnes, réchauffées par le Calcifer du terrain.



Mais l’été s’en est allé et les fumées de barbecue ou de dancefloor ont laissé place à celles, moins douces, moins planantes, plus acides pour certaines, mais toujours chaudes, de l’hiver.

Cette histoire continue en haut d’une colline, au fond de l’Aveyron. Au rythme d’une batucada guerrière, une centaine de flambeaux avançaient dans un brouillard dégoulinant. Leur chaleur réchauffait nos visages fatigués et leur lumière nous guidait sur un chemin sombre et étroit, bientôt éclairé par un spot aussi agressif, intrusif et puissant que l’entité qui l’a installé, l’entité qui représente ces autres – eux qui nous écrasent et écrasent la nature au nom d’une transition écologique quelconque qui n’est autre que la nouvelle combine de notre monde pour engraisser ses entreprises et leurs actionnaires suidés. Un accueil éblouissant, froid et brutal pour ceux qui, deux mois auparavant, vivaient ensemble sur cette plaine et œuvraient à construire un autre monde, beau et juste. Maintenant elle est bien gardée par de gros chiens bleus un peu robotiques, vous savez, ceux que Pétain a oubliés. Ils protègent l’embryon du chantier d’un méga-transformateur qui est une autre preuve que notre système est un système qui marche à fond les ballons vers sa fin. Et qui écrase tout en passant. Cette plaine, c’est un de ces endroits qui sont sacrifiés au nom du profit et du confort de certains gros cochons qui mangent trop et trop vite. Ici les gros cochons sont RTE et EDF.
De courageuses personnes s’y sont opposées, des personnes imprégnées de ces terres convoitées qui y vivaient joyeusement. Des personnes qui ont compris que cette fameuse transition énergétique vers des énergies renouvelables comme l’éolien n’est qu’une vaste blague qui sert d’illusion pour que le capitalisme, que dis-je le capitalisme vert, puisse continuer de piétiner le vivant pour générer de l’argent. Ce projet de méga-transformateur et de parcs éoliens à perte de vue ne servira qu’aux intérêts privés et très personnels de poignées d’hommes d’affaires qui jouent avec les conditions d’existence de ces courageuses personnes et des autres en faisant mumuse dans le grand terrain de jeu du marché mondial de l’électricité. Ils sont la mort.

Le temps d’un week-end pluvieux dans la fange au début du mois de novembre, quelques centaines de personnes prêtèrent main forte aux courageux et courageuses pour essayer de reprendre cette plaine et, symboliquement, montrer qu’iels resteraient là, ne bougeraient pas et que rien ne les arrêterait. Pas même quelques molosses bleus casqués. Et ce soir là, dans un épais brouillard, une énergie chaude et victorieuse circulait dans ce cortège enflammé qui se dirigeait avec assurance vers les portes de la forteresse gardée. Des cris, des percussions, des rires. Des feux d’artifices. Et puis, bientôt, un officier paniqué au mégaphone, les troupes prenant place, “veuillez quitter la zone, s’il vous plait quittez la zone”, répété des dizaines de fois, atteignant la foule avec ironie, folle de cette énergie chaude, qui n’en avait que faire et criait plus fort. Entourée de feux-follets dansants, elle progressait vers des fumées plus ou moins colorées qui, dans des détonations différentes, provoquaient des cris de joie et des larmes sur ses visages émerveillés. Les sifflements menaçants des grenades lacrymogènes se confondaient avec les détonations joyeuses de nos feux d’artifice, faisant sursauter quelques épaules mais aucune peur ne se ressentait nulle part. La foule était portée par un sentiment de grandeur collective qui s’épanouissait à mesure que les grenades fusaient, marquant le ciel de leur trajectoire stupide qui ne faisait qu’arroser les champs voisins. Le vent qu’on essaye de nous voler était de notre côté. Jusqu’à ce que la terrible menace que représentaient nos flambeaux et nos cris ne deviennent trop inquiétante et qu’ils fassent pleuvoir des gazs par dizaines sur nos têtes et nos épaules, nous escortant sur tout le chemin jusqu’à quelques mètres à peine de chez nous. Charge après charge, ils ont fini par rétablir l’ordre des choses qui ne doit pas être changé, ici comme partout ailleurs. L’ordre public, celui qui ne doit être atteint, jamais. Celui qui, depuis 1995 et cet arrêt magnifiquement ironique et hypocrite du Conseil d’Etat, doit aussi comprendre le respect de la dignité humaine. Alors au nom du respect de la dignité humaine, ils font usage d’armes chimiques de guerre sur leurs propres citoyens. Sur des personnes qui luttent et se font du mal pour que le respect redevienne le respect, le vrai, surtout celui de la dignité humaine, et plus seulement un mot objet martelé à tout va par la politique politicienne qui broie le sens des mots comme elle broie tout le reste.



Mais malgré ce broyage insensé qui nous grignote des bouts de bonheur, nous avions le cœur comblé de cette grandeur collective et si humaine, alors la fête pouvait commencer, dans une ambiance chaude, un tout homogène qui laissait les individualités être aussi grandes qu’elles voulaient tout en les englobant dans une unique bulle idéologique et bienveillante. Les vêtements séchaient, ensemble, et l’Amassada dansa.


Cette histoire de fumées, encore haletante et larmoyante, s’épanouie maintenant dans les rues, les avenues et les boulevards de Toulouse. Les fumées d’une colère politique ont investi la ville rose et semblent s’y être installées durablement. En fait, elles se sont installées partout en France à tel point qu’elle commence à tomber, la vérité prenant le dessus sur des illusions qui elles seules maintenaient l’ordre de choses, la hiérarchie sociale. Les gens d’en haut nous ont gavé.e.s de ces illusions, ils nous ont gavé.e.s de pubs, gavé.e.s du pays des droits de l’homme, gavé.e.s de la dite démocratie et ses élections qui excusent tout, gavé.e.s de grands débats, de justice impartiale et indépendante, de violence légitime. Ils nous gavent encore et peut-être nous gaveront-ils toujours. Mais le grand spectacle d’illusionnisme du système, des dirigeants, du capitalisme touche à sa fin. Les spectateurs et spectatrices prennent conscience qu’iels devraient être sur la scène, que ce spectacle devrait être le leur, iels en sont les seul.e.s acteurs et actrices et cela implique de ne plus regarder bêtement les pantins du capital faire leur numéro. Alors les illusions qu’ils nous balancent encore en pleine gueule, tous les jours, par les paroles, les petites phrases, les images, elles ne font que nourrir une colère grandissante, une colère en perpétuelle mutation avec du dégoût, de la tristesse et de l’espoir. Elles ne font que nourrir le désir de vérité qui pèse bien plus lourd qu’elles et qui ouvre de plus en plus de consciences. Elles ne font qu’agrandir le trou noir qu’il y a entre la réalité de notre monde et la vision qu’ils en ont. Mieux, le trou noir qu’il y a entre la vision qu’ils nous donnaient de notre monde et la réalité que nous sommes en train de nous réapproprier. Et, souvent, nous le faisons en allant volontairement se perdre dans des nuages de fumées.



La France est en colère et l’espèce d’espèce humaine qui l’a embrasée lui pisse dessus ensuite pour éteindre les feux. Certain.e.s sont en prison, d’autres n’ont plus le droit de voir leurs proches, d’autres ont perdu un œil, une main et tout ce qu’on perd après avoir perdu ça, d’autres sont mort.e.s. Des gens qui n’ont rien fait à part avoir essayé de reprendre les commandes de leur vie, leur travail, leur santé, celle de leurs proches. Avec des actes tellement plus insignifiants que les actes de ceux qui ont les commandes de nos vies. Ils légalisent l’évasion fiscale sur le dos des pauvres et des services publics (mais pauvre Patrickounet il allait pas bien vous comprenez), ils légalisent les arrestations pour port de lunettes de piscine (attention danger!!), les emprisonnements arbitraires, ils légalisent les éborgnements et les mutilations, ils légalisent la mort, plus ou moins rapide, de “ceux qui ne sont rien”. Et tout ça parce-que briser des vitrines, taguer des murs, brûler des poubelles, lancer des pavés ou lire des bouquins de nanar, c’est illégal. Le paradoxe est si grand qu’il nous dépasse tous. Et ce paradoxe ne tient qu’à un fil : celui de la légitimité. Ce grand mot, cause de tant de problèmes. Ils sont légitimes à tuer impunément, par milliers, en laissant crever les vieux et les malades dans les hôpitaux, en rendant les pauvres plus pauvres, en méprisant la difficulté d’être un.e humain.e en bas de la hiérarchie qui courre toute sa vie et se détruit pour faire marcher les rouages de l’économie et graisser les engrenages de la production et du profit, qui ne leur profitera pas, au contraire. Mais iels ne sont pas légitimes à balancer des trucs, peu importe ce que c’est, à casser des abris-bus, bloquer les bus, vandaliser des péages (ô comme c’est important, les stations de péage), montrer leur cul à la police ou faire des coupures de courant bien ciblées. Bah non parce que “l’outils de production il se respecte, le service public il se respecte, nos concitoyens ils se respectent”, nous dit notre premier ministre. Celui qui signe les destructions méthodiques et de longue haleine des services publics pour les revendre au plus offrant et ramener quelques millions à ceux qui possèdent la France, celui qui méprisent les outils de production autant qu’il méprise celleux qui les font fonctionner et la valeur de leur travail, celui qui chie sur les concitoyens, nous fait une leçon du respect et de ce qu’est un déni de démocratie ou non, et fait rentrer cette leçon à coups de matraques et tirs de grenades. C’est ça, la légitimité ?
« La légitimité n’est pas une propriété substantielle, qui se transporterait dans le temps comme ça, inaltérée, acquise une fois pour toute. La réalité est toute autre : on est légitime tant qu’on est reconnu comme légitime. Tel est le fin mot de la légitimité : elle n’est qu’un effet d’opinion, une circularité, certes, mais qui doit être impérativement soutenue par la croyance collective, et pas juste par un simple décret. Si bien que la légitimité dure ce que dure la reconnaissance. Et pas une seconde de plus. Si la croyance collective est détruite, la légitimité est détruite à son tour. »
Frédéric Lordon, Quelle “violence légitime” ?
La démocratie fume, la colère est partout et elle est légitime, elle.

Voilà comment cette histoire de fumées se termine. Une errance fatiguée dans des rues désertées d’où sont vite parties toutes traces d’adrénaline et où seule l’odeur encore chaude des gazs lacrymogènes circule librement.
